2019, le féminisme «je veux tout»

Du Liberation par Cécile Daumas

#MeToo met en lumière une nouvelle génération de militantes, jeunes et interconnectées, qui ne se satisfont plus du seul principe égalitaire. L’égalité n’est pas un mythe, elle doit être appliquée ici et maintenant. Et dans tous les domaines.

Avant #MeToo, #TimeUp et #Westrike, le féminisme traversait une sale période : jugé ringard, le mouvement était assimilé à une forme de catéchisme de l’égalité rabâché par obligation, sans conviction. L’après-Weinstein a paradoxalement remis en scène le principe égalitaire et recréé une dynamique sans précédent. «Les faits sont indéniables, l’époque est historique, et ma jouissance est totale», estime l’écrivaine Chloé Delaume dans Mes bien chères sœurs, manifeste qu’elle publie ce jeudi au Seuil. «Internet a libéré la femme là où Moulinex a échoué»,analyse-t-elle. Le robot ménager des années 60 était une fausse libération, les réseaux sociaux ont permis une prise de parole inédite, partagée par le plus grand nombre. Pour Chloé Delaume, il s’agit bien de la quatrième vague féministe, celle des écrans du 2.0. Les suffragettes début XXe furent les pionnières, la deuxième génération émerge au milieu des années 60 pour s’épanouir dans les années 70. La troisième vague s’amorce dans les années 90 avec l’exigence paritaire et le déploiement de la notion de genre. Dès les années 2010, une quatrième vague se forme au large des réseaux sociaux, elle explose avec l’affaire Weinstein. Le féminisme devient planétaire, le principe d’égalité est réoxygéné par une nouvelle génération d’activistes, jeunes, radicales, interconnectées.

Ce coup de jeune repose étrangement sur le passé. «Cette quatrième vague, note Chloé Delaume, renoue avec des enjeux et des revendications hérités de la deuxième vague, le MLF n’est pas très loin.»#MeToo réactive la problématique autour du corps féminin : autonomie, respect, liberté, un enfant quand je veux, si je veux. Liberté sexuelle, liberté d’exposer son corps dans l’espace public s’accompagnent de l’exigence d’un respect sans concession. La main baladeuse n’est plus considérée comme le signe de la galanterie française, exception culturelle. Elle n’est plus tolérée. Il ne suffit plus d’ériger la condamnation du viol comme principe, il faut le dénoncer, le juger, le punir. La prise de parole déclenchée par #MeToo se veut prise de pouvoir. Celui de dire que l’égalité, au-delà des principes et des textes de lois votés consciencieusement par des assemblées masculines depuis quarante ans mais jamais appliqués doit devenir réalité. C’est ce que la chercheuse en sciences politiques du Cevipof Réjane Sénac appelle l’Egalité sans condition, titre de l’essai qu’elle publie ce jeudi (éditions Rue de l’échiquier). Ne plus différencier hommes et femmes selon des qualités supposées liées à leur sexe (autorité masculine, empathie féminine) mais affirmer qu’en tant qu’êtres humains, nous sommes tous «semblables». Hommes et femmes ne sont pas complémentaires dans la marche de la vie (pouvoir masculin, care féminin), mais égaux. Sous le scénario de la complémentarité ou de la différenciation, Réjane Sénac voit une «marchandisation» de l’égalité, une dénaturation du principe originel.

Revenir aux fondamentaux tout en les rhabillant d’un nouvel emballage théorique est aussi la démarche de trois intellectuelles de renom. Trois universitaires travaillant sur les relations entre genre et capitalisme. Les philosophes italienne Cinzia Arruzza, et américaine Nancy Fraser, l’historienne indienne Tithi Bhattacharya lancent ce jeudi un manifeste mondial Féminisme pour les 99 % (La Découverte). S’adresser au plus grand nombre, et non au seul 1 % de l’élite glorifiée par le féminisme libéral, dont Sheryl Sandberg, directrice des opérations chez Facebook, est devenue la figure de proue. «Le sexisme n’est pas accidentel, il est profondément ancré dans la structure même du capitalisme», écrivent les trois auteures. Expression de la crise écologique et sociale, la demande égalitaire soulève le problème de la représentation politique et du partage du pouvoir. Il se réinscrit dans la grille des inégalités sociales, oubliées ces dernières années au profit de l’analyse par le genre.

En 2017, des grèves de femmes étaient organisées à travers le monde. En Espagne, plus de 5 millions de personnes demandent «l’égalité des droits et des salaires». Le manifeste Féminisme pour les 99 % est né de ce mouvement-là. Il se veut international, anticapitaliste, écologiste, antiraciste. «Intersectionnel», selon le terme théorique employé. L’union de toutes les revendications, alpha et oméga du féminisme 2019 ?

Cécile Daumas