La revue de Ballast

Du Ballast

Le féminisme comme auxiliaire du capitalisme, voilà l’ennemi explicitement désigné par ce manifeste. Fortes d’une petite dizaine de thèses, les trois auteures — toutes affiliées à la tradition marxiste — s’érigent contre le féminisme d’entreprise, libéral, méritocratique, clintonien et supposément « progressiste », celui qui convie les femmes à s’imposer dans les conseils d’administration ou au sein de la classe dirigeante, à démanteler un syndicat ou à guider des drones militaires. Nous voici à la croisée des chemins, affirment-elles. Ou bien l’« égalité des chances de dominer », ou la constitution d’un large mouvement féministe allié aux luttes antiracistes, écologiques et anti-impérialistes. « Nous n’avons aucun intérêt à briser le plafond de verre si l’immense majorité des femmes continuent d’en nettoyer les éclats. Loin de célébrer les femmes directrices des opérations qui occupent des bureaux d’angle luxueux, nous voulons nous débarrasser des premières comme des seconds. » Le féminisme de masse qu’elles appellent de leurs vœux embrasse de concert la lutte contre la classe détentrice du capital et le combat contre le racisme institutionnel : il est impossible d’émanciper les femmes dans le cadre capitaliste ; il est impensable de concevoir cette émancipation en approuvant les politiques de discrimination qui, en Europe notamment, frappent les femmes musulmanes — la polémique qui semble faire trembler la République française à l’heure où paraît cet ouvrage, à propos d’un foulard de jogging en polyester commercialisé par quelque enseigne sportive, l’illustre cruellement. « Nous savons que rien de ce qui mérite le nom de libération des femmes ne peut s’accomplir dans une société raciste et impérialiste. » La constitution d’un tel mouvement ne se fera, dès lors, que par l’union avec les forces anticapitalistes existantes dans la société, syndicales comprises. Si l’on sait, pour reprendre l’expression de Serge Halimi, que le rapport 99 / 1 % est « un leurre » (les 99 % englobant une couche assez épaisse « d’universitaires, de journalistes, de militaires, de cadres supérieurs, de publicitaires, de hauts fonctionnaires sans qui la domination des 1% ne résisterait pas plus de quarante-huit heures »), il n’en reste pas moins que le féminisme a trouvé, dans ce trio, matière à renverser la table pour mieux partager le pain. [L.T.]