Le féminisme aussi peut servir l’oppression

Du Mediapart par LISE WAJEMAN

La journée du 8 mars est désormais la journée de la grève des femmes, depuis des mouvements lancés il y a deux ans en Espagne et en Italie. Retour sur trois publications féministes qui sortent de la stricte problématique de genre : Féminisme pour les 99 %, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, Un féminisme décolonial, de Françoise Vergès, et Mes bien chères sœurs, de Chloé Delaume.

Qu’il semble loin, le temps pourtant récent où le féminisme semblait révolu, où les femmes saluaient le combat de leurs aînées tout en indiquant que l'affaire était désormais réglée. Le renouveau du féminisme n'est pas seulement un effet du bouleversement qu’a constitué #MeToo ; il est aussi porté par une repolitisation, qui pointe les impasses des simples injonctions morales.

Promouvoir un changement des mentalités afin de permettre aux femmes d'être enfin les égales des hommes peut sembler vertueux ; mais se satisfaire de cette aspiration revient à faire le jeu de l'oppression globale, estiment en substance les auteures de Féminisme pour les 99 % et d’Un féminisme décolonial : car on ne peut faire abstraction des inégalités qui jouent entre les femmes elles-mêmes.

Il ne suffit donc pas de s'identifier comme femme, ou de réfléchir à ce que serait « une femme », pour mener un combat en faveur des femmes. Car il n'y a aucune homogénéité dans les destins des femmes, qui ne se définissent pas seulement par leur genre, mais aussi par leur statut social, leur assignation raciale, leur origine culturelle, leur pouvoir économique.

Il faut donc s'extraire d'une simple problématique de genre et s'attaquer à ces questions si l'on veut vraiment lutter pour l'égalité : il s'agit pour les auteures anglophones Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, comme pour la Française Françoise Vergès, de combattre le capitalisme et sa logique raciste, ce qui suppose de rompre avec un certain féminisme.

L’enjeu de ce « féminisme pour les 99 % » est clairement énoncé dans les premières pages du livre : le féminisme pour lequel plaide Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook, selon laquelle « nous serions bien mieux loties si la moitié des pays et des entreprises étaient dirigés par des femmes », n'est pas le féminisme qu'ont revendiqué les organisatrices de la huelga feminista, la grève des femmes en Espagne au printemps 2018, appelant à une « société débarrassée des oppressions, de l'exploitation et des violences sexistes ». Tandis que l'une défend « une égalité des chances de dominer », les autres veulent « en finir avec le capitalisme ».

Celles et ceux qui se réclament du féminisme doivent donc rompre avec ce « féminisme du 1 % », avec ce « dogme qui incite à s'imposer dans les hautes sphères », qui « propose une vision de l'égalité indexée sur les lois du marché » : ce féminisme-là ne sert qu'un petit nombre de femmes, concentrées dans le monde occidental et les catégories professionnelles supérieures. « Nous n'avons aucun intérêt à briser le plafond de verre si l'immense majorité des femmes continue d'en nettoyer les éclats. »

Les auteures de Féminisme pour les 99 % appartiennent à des générations différentes, mais toutes les trois se définissent comme des féministes marxistes. Ce que doivent affronter les luttes pour les droits des femmes, affirment-elles, c'est tout simplement le capitalisme qui a séparé un certain type de travail (celui qui consiste à faire des enfants, à prendre soin d'eux, des maris : tout ce qui relève du « care ») d'un autre (celui qui permet de « faire du profit »). Bref, « les sociétés capitalistes sont aussi, intrinsèquement, la source des oppressions de genre ».

C'est ce qu'expliquait David Graeber dans un entretien accordé à Mediapart au printemps 2018 : il définissait le travail du care comme « travail dont l'objectif est de maintenir ou d'augmenter la liberté d'une autre personne » : mais « plus votre travail sert à aider les autres, moins vous êtes payés pour le faire ». Pourtant, « le marché ne fonctionnerait pas du tout sans le travail non rémunéré des femmes à la maison ».

Le capitalisme, expliquent les auteures de Féminisme pour les 99 %, c'est aussi cette économie qui, par le biais du colonialisme ou d'un néo-impérialisme, a mis les « femmes racisées » au service de leurs « sœurs blanches », lorsqu'il leur revient de s'occuper des enfants des familles qui les emploient, au détriment des leurs, par exemple.

On comprend alors que les auteures désignent comme ennemis non seulement le capitalisme, mais aussi le féminisme qu'elles appellent « libéral », élitiste, individualiste, devenu un instrument d'oppression d'autres femmes – noires, musulmanes, migrantes, en les sommant de s'assimiler à la culture dominante.

Ce second aspect constitue le point d'attaque d'Un féminisme décolonial, de Françoise Vergès, qui paraît à La Fabrique : « Le retournement qui fait du féminisme longtemps décrié par les idéologies de droite un de leurs fers de lance mérite d'être analysé. Comment les droits des femmes sont-ils devenus une des cartes maîtresses de l’État et de l'impérialisme, un des derniers recours du néolibéralisme, et le fer de lance de la mission civilisatrice féministe blanche et bourgeoise ? » La réponse à cette question tient dans l'histoire du féminisme lui-même, selon Françoise Vergès, qui se demande « comment et pourquoi le féminisme aurait-il échappé à ce que des siècles de domination et de suprématie blanches ont diffusé ? ».

Joyeuse rage

Le livre de Françoise Vergès appuie là où ça fait mal : les impensés du féminisme, de ce qu'elle appelle « la bonne conscience blanche ». Pour le lecteur qui serait tenté de trouver qu'elle force la charge quand elle formule ces questions de manière théorique et générale, Françoise Vergès évoque des cas concrets, et le problème apparaît aussitôt dans toute son acuité : la politique de stérilisation forcée des femmes menée à La Réunion dans les années 1970, à laquelle elle a consacré un livre (Le Ventre des femmes, Albin Michel, 2017), et qui ne peut être imputée à la seule cupidité de quelques médecins blancs, mais qui doit plutôt être attribuée à une politique d’État antinataliste pour les femmes racisées.

Elle montre aussi combien un « féminisme civilisationnel » a pu servir une politique coloniale ou néocoloniale, et ce encore de nos jours ; ou enfin le statut des employés de l'industrie du ménage aujourd'hui en France. Les quelques pages du livre sur les stratégies de communication de la société de nettoyage Onet pour effacer la visibilité des femmes racisées, qui constituent pourtant sa main-d’œuvre principale, sont assez sidérantes.

Bref, pour les auteures de ces deux essais, pas de salut hors de l'intersectionnalité des luttes, voire de l’« analyse multidimensionnelle » de l'oppression, qui « refuse de découper race, sexualité et classe en catégories qui s'excluraient mutuellement », comme l'explique Françoise Vergès.

Les auteures de Féminisme pour les 99 % soulignent que cela implique aussi de s'opposer à ceux qui « à gauche, ressassent inlassablement la vieille formule selon laquelle la “classe”, homogène et abstraite, est ce qui nous unit tandis que le féminisme et l'antiracisme ne peuvent que nous diviser ». Il est donc temps pour les féministes de s'allier « avec les antiracistes, les écologistes, les militantes pour les droits des travailleurs, des travailleuses, et des migrantes », ce qui suppose de surmonter l'opposition tenace entre « politique minoritaire » et « politique de classe ».

Nancy Fraser l'explique à Mediapart : « Il est évident que la lutte pour les femmes ne peut pas être coupée des autres luttes : un mouvement féministe qui ne ferait pas le lien avec les questions de race, de classe, serait une erreur absolue. Il faut avoir un point de vue étendu : les problèmes qui touchent les femmes ne doivent pas être isolés des autres ; les inégalités hommes/femmes, les phénomènes d'oppression raciale ne peuvent pas être déconnectés des questions de classe. »

On peut avoir des désaccords avec certaines convictions défendues par les auteures de ces deux essais : si lier capitalisme et oppression des femmes paraît fondamental, coupler strictement questions de genre et questions de classe conduit à négliger le fait que cette oppression n'est pas seulement le fait du capitalisme – ce que les auteures du Féminisme pour les 99 % rappellent du reste, mais dont elles ne traitent guère, par crainte sans doute de retomber dans des arguments culturalistes hautement problématiques. On peut aussi être agacé par la lecture trop schématique que Françoise Vergès donne d'un certain féminisme, lorsqu'elle se penche sur l'histoire du MLF : dans le but délibéré de sortir d'un statut de marginalité politique, il se serait agi de remplacer (mais qui y a-t-il donc derrière ce « il » impersonnel ?) l'adversaire du féminisme désigné dans les années militantes, c'est-à-dire « le patriarcat blanc, l’État et le capital », par l’islam.

Reste que, comme elle le souligne elle-même, Françoise Vergès n'écrit pas tant pour solder des comptes que pour en appeler à un travail d'écriture et de réappropriation du passé, et pour « renouer avec la puissance imaginaire du féminisme ».

Féminisme pour les 99 % est aussi un manifeste pour l'avenir. On peut penser qu'il produira des effets : le livre a l'immense mérite de sa clarté, et de son efficacité – d'autant que la traduction française est limpide : il s'efforce de rendre lisible et intelligible au plus grand nombre la repolitisation en cours des luttes féministes.

C'est précisément son objet, explique Nancy Fraser : « C'est un livre que nous avons conçu pour un large public : même si, bien sûr, nous suivons de près les débats théoriques en cours, il s'est agi de les intégrer au propos sans nous embarquer dans des arcanes savantes, d'écrire un texte qui soit facile d'accès. Et nous avons aussi écrit ce livre en pensant d'emblée qu'il devait pouvoir s'adresser aux lecteurs du monde entier, qu'il devait parler de situations globales – ce qui nous imposait de sortir de notre “zone de confort”, de ne pas nous contenter de réfléchir aux situations qui nous étaient proches. »

« L'idée est d'accompagner celles et ceux qui sont engagés dans les combats féministes, mais aussi plus largement dans l'activisme, ou tout simplement ceux que l'on dit de gauche, ou de centre-gauche : de leur donner un moyen de repenser leurs propres stratégies, un modèle pour que l'on puisse se saisir des vrais problèmes. »

Mais l'apport de ces essais n'est pas seulement théorique : ce qui frappe à la lecture, c'est aussi leur commune rage joyeuse, rage qui porte également l'élan de Mes bien chères sœurs, de Chloé Delaume. En 2016, l'écrivaine avait déjà imaginé des femmes au pouvoir dans Les Sorcières de la République (Le Seuil). Mes bien chères sœurs se présente cette fois comme un ensemble de fragments, en fait plus exactement comme un ensemble de jaillissements. « Le patriarcat bande mou », dit-elle, mais Chloé Delaume érige un verbe qui porte haut, porte beau, et le livre pourrait aussi être utilisé comme un répertoire pour slogans de manifestations : « Désolée, ça sent le fauve, il est temps d'aérer. »

La sororité pour laquelle plaide Delaume n'est pas advenue, elle est à venir : « Le terme sororité implique l'horizontal, ce n'est pas un décalque du patriarcat. L'état de sœur neutralise l'idée de domination, de hiérarchie, de pyramide. » Le risque, avec la sororité, c'est de prétendre effacer les différences, soulignent les auteures d’Un féminisme décolonial et de Féminisme pour les 99 %. Mais Chloé Delaume le sait bien, elle qui souligne : « En fait, hormis mon père, mes pires humiliations et mes plus grandes douleurs, ce ne sont pas des hommes qui me les ont infligées. »

Au-delà de leurs divergences, ces livres signalent que la lutte pour les droits des femmes est en train de changer de nature. Une repolitisation, c'est ce que vise la grève des femmes organisée le 8 mars, qui réinvestit les origines militantes de cette journée, comme Nancy Fraser le rappelle à Mediapart : « La grève des femmes est un moyen de se ré-emparer de la journée du 8 mars, cette journée de la femme qui était il n'y a pas si longtemps la journée où offrir des fleurs à sa secrétaire. Alors que la célébration du 8 mars est née à l'origine de mouvements féminins socialistes et ouvriers ; il s'agissait de renouer avec cela. »

Une nouvelle ère pour les luttes féministes s'ouvre ; Chloé Delaume l'affirme : « L'époque est historique et ma jouissance totale. »